Trois costumes refusés en une matinée
Dans la boutique de retouche du 100 quai Voltaire, l'odeur de cire et de fil chauffé monte dès 9h05. Jean Dubois, qui tient l'administration depuis 1998, a passé la matinée du 27 avril à décommander. Trois costumes de mariage, deux vestes en cuir de motard à raccourcir aux manches, une robe de cérémonie à reprendre à la taille. Tout cela attendra.
Ce n'est pas la demande qui manque, c'est la main-d'œuvre disponible pour absorber le volume entre la mi-mai et la fin juin, alors que les cérémonies s'enchaînent presque chaque week-end dans le quartier de Siam comme à Saint-Marc, et que plusieurs clients ont déjà réservé leur créneau de retouche finale au début du mois. « On m'annonce une modification de convention collective sur les contrats à durée déterminée d'usage, explique-t-il en posant son stylo. Le décret est publié, l'application est fixée au 1er mai, et personne ici n'a les moyens juridiques d'anticiper correctement. » Il ne s'agit pas d'une loi votée au Parlement mais d'un texte réglementaire qui aligne les CDD d'usage du secteur artisanal sur les règles déjà en vigueur dans plusieurs branches. Concrètement, la durée maximale d'un contrat court passe de dix-huit mois cumulés à douze, et le délai de carence entre deux contrats du même salarié sur le même poste se durcit. Philippe Thomas, chargé des devis, chiffre l'effet immédiat. Sur les 47 dossiers en cours, 11 reposaient sur une couturière en renfort recrutée en CDD d'usage depuis février 2025. Ces 11 dossiers représentent environ 6 800 euros de chiffre d'affaires sur le trimestre. Son contrat s'arrête le 30 avril.
Brest, ville de couture et de sous-traitance
La règle ne tombe pas dans un vide. Le tissu économique brestois compte une trentaine d'ateliers de retouche et de confection sur les secteurs de Siam, de Recouvrance et du centre-ville, et la plupart fonctionnent avec un noyau de deux à quatre personnes complété par des renforts saisonniers dont le nombre varie fortement d'un mois à l'autre. Les périodes chargées se chevauchent. Un atelier qui ne peut plus ajuster ses effectifs au mois près se retrouve à refuser des commandes qu'il honorait auparavant.
Julien Garcia, à l'accueil, note que la clientèle ne comprend pas toujours. « Une dame de Saint-Marc est venue samedi pour un ourlet sur un pantalon de son fils, elle repartait pour un mariage le 9 mai. Je lui ai dit que ce serait prêt le 7, mais j'ai dû lui demander de repasser pour la prise de mesures parce que je ne savais pas encore si je pourrais la faire. » Le délai de carence l'empêche de rappeler la même personne sur le même poste sans attendre un jour franc. Sur un atelier de quatre personnes, ce jour franc équivaut à une journée entière de production perdue.
Les organisations syndicales brestoises ne sont pas surprises. À la CGT de Brest, rue de Siam, on suit ce dossier depuis janvier. Un responsable du secteur artisanal, joint par téléphone, estime que le texte protège les salariés les plus précaires mais qu'il laisse les très petites entreprises sans outil de lissage. La CFDT, de son côté, plaide pour un dispositif d'accompagnement spécifique aux ateliers de moins de dix salariés. Aucune des deux ne demande l'abrogation du décret.
Ce que le décret change concrètement
Le décret crée trois obligations nouvelles pour les employeurs concernés. La première porte sur la justification du recours : l'employeur doit désormais produire un motif précis et vérifiable, et non plus une simple mention d'accroissement temporaire d'activité. La deuxième fixe un plafond de cumul de douze mois sur dix-huit mois glissants pour un même salarié. La troisième impose la remise d'un document d'information au salarié dès le premier jour, avec la mention du motif et de la durée prévisible. Le non-respect de ces obligations expose à une indemnité pouvant atteindre un mois de salaire par contrat irrégulier.
Pour un atelier comme celui du quai Voltaire, la difficulté est ailleurs. Le carnet de commandes est irrégulier par nature : une semaine peut apporter quatre retouches simples, la suivante quinze pièces dont trois doublures à reprendre, et la règle suppose une prévisibilité d'activité qui n'existe pas dans ce métier. Jean Dubois le formule sans détour : « Je ne peux pas garantir à une couturière qu'elle travaillera tous les mardis et jeudis jusqu'en octobre. Et elle ne peut pas attendre indéfiniment que je l'appelle. »
L'atelier a testé une autre voie en mars. Un contrat à temps partiel de 24 heures hebdomadaires. Le résultat est mitigé. Sur quatre semaines d'essai, la production a baissé de 9 % parce que les heures étaient réparties sur des créneaux d'affluence inégale. Le surcoût de charges a été estimé à 1 240 euros sur le trimestre. Philippe Thomas reconnaît que cette piste mérite d'être retravaillée, mais il faudrait un volume régulier que l'atelier n'a pas.
Les salariés pris entre deux textes
Du côté des salariés, l'effet est ambivalent. La couturière dont le contrat s'achève le 30 avril touchera une indemnité de fin de contrat et pourra s'inscrire à France Travail, rue Colbert. Elle y trouve une sécurité qu'elle n'avait pas. Mais elle perd un revenu complémentaire régulier, environ 620 euros nets par mois, qui lui permettait de compléter une activité principale à temps partiel. Elle cherche aujourd'hui un autre atelier susceptible de l'embaucher sur les mêmes créneaux, avec le même volume, ce qui est peu probable dans un rayon de deux kilomètres.
À l'échelle de l'agglomération, l'Observatoire local des métiers du textile, hébergé à la CCI de Brest, estimait à 340 le nombre de postes en CDD d'usage dans la filière habillement et retouche en 2025. Si un quart de ces postes disparaît ou se transforme en temps partiel subi, l'effet sur le revenu des ménages concernés serait de l'ordre de 1,4 million d'euros par an. Ce chiffre reste une estimation, et l'observatoire ne publiera de données consolidées qu'en septembre.
Julien Garcia voit déjà des clients habituels changer d'attitude. Certains appellent pour vérifier qu'un délai sera tenu avant même d'apporter la pièce. D'autres vont à Recouvrance ou à Bellevue, où des ateliers plus gros ont intégré les nouvelles règles sans réduire leur capacité. La concurrence ne joue plus sur la qualité de la couture mais sur la capacité à dire oui à une date fixe.
Ce que l'atelier met en place
Trois décisions ont été prises au 100 quai Voltaire. Les rendez-vous sont désormais pris sur créneaux de quinze minutes, du lundi au vendredi entre 9h00 et 18h00 et le samedi jusqu'à 13h00. Les devis intègrent une mention de délai tenant compte du plafond de douze mois. Et l'atelier ne s'engage plus sur un volume de sous-traitance externe pour les mois de juin et juillet. Jean Dubois assume ce choix : il préfère refuser une commande que promettre une date intenable.
Philippe Thomas a rencontré le 24 avril un conseiller de la Chambre de métiers et de l'artisanat, quai de la Douane, pour vérifier la conformité des contrats restants. Deux dossiers doivent être réécrits avant le 1er mai, et l'atelier s'y attelle. Le courriel [email protected] reçoit déjà des demandes de précision d'autres ateliers de la ville, signe que le sujet dépasse une seule enseigne.
Rien n'indique que cette règle sera assouplie à court terme. L'atelier fonctionne depuis 1995 et il s'adaptera, mais il ne peut pas promettre que les douze prochains mois se dérouleront sans refus de commandes, ni que les personnes qui travaillaient ici retrouveront les mêmes horaires. Le téléphone reste le 02 18 83 04 36, et le site boqocezenonoperations.pics tient à jour les horaires d'ouverture.